S’émanciper du sexisme inconscient c’est comme faire du vélo en ville

Je ne fais pas de vélo en ville.
J’ai récemment retenté cette expérience traumatisante pour aller à Montreuil chez des ami·e·s. Je n’y prends sincèrement aucun plaisir.
C’est pour moi un effort de concentration dans la panique : s’époumoner dans les pots d’échappement en craignant qu’un bus hybride me fauche, ce n’est pas une balade.
Pourtant quasiment toutes les personnes qui m’entourent se déplacent à vélo, essayant de me convertir à coup d’arguments tour à tour écolo, sain ou une promesse de liberté.
Arrivé·e·s sur Paris, iels ont toustes commencé par ce bon vieux métro, s’offrant temporairement le luxe d’un Uber payé à 3 quand la nuit ne laissait guère d’autres solutions. Certain·e·s ont succombé à l’appel de l’Autolib, voire de l’Utilib quand il s’est agi de ramener des carreaux de Point P (ça, c’était la liberté !).

Progressivement, la quasi majorité a fini par apprivoiser la ville à bicyclette, au détour d’une douce soirée d’août quand les rues étaient quasi désertes.

Aujourd’hui, iels ne voient plus le problème. Le flux a beau être dense. La pluie fine. Le klaxon agressif. Le pot d’échappement odorant…Iels ne profitent plus que de leur liberté, émancipé·e·s des horaires de bus et de métro, des stations en travaux, du “nosespreading” de celleux qui jugent leur confort prioritaire sur l’épidémie, des frotteurs, des odeurs de sapin désodorisant aux fruits rouges, des freinages brutaux, des insultes marmonnées et des matchs de foot aux commentaires carrément hurlés.

Peut-être vais-je me mettre au vélo ?
Finalement, tout s’apprend.

Enfant, j’ai appris à faire du vélo dans une impasse dont les murs en crépi à pointes m’ont fait saigner des coudes. Alors que le simple fait de maintenir mon équilibre était le fruit d’une douloureuse compréhension, j’ai fini par prendre cet automatisme de contrebalancer mon guidon à gauche quand je partais à droite. Aujourd’hui, c’est instinctif, sans effort (hors vélo électrique non fonctionnel, dans la limite des stocks disponibles).

Sur le coup, ça contrebalance tellement d’idées reçues, ça bouscule tellement de repères, ça déséquilibre tellement de conditionnements que ça déchire tout ce qu’on pensait être.
Ça demande un effort de concentration qu’à l’âge adulte on n’est plus habitué·e à faire. Une vigilance permanente doublée d’une analyse de la situation affutée (un peu comme avant le nid de poule qui se profile, le bus à gauche et le trottoir à droite) qui, faute de nous libérer immédiatement, commencent par nous oppresser.
Nous pouvons nous sentir coincé·e entre ce que nous sommes, ce que nous avons appris à faire, à être et tout ce qu’il faudrait que nous réapprenions. Ça peut sembler insurmontable.
Surtout, sur le moment la liberté nous semble bien loin…le casque de travers, l’aspiration du bus qui nous frôle, on aura vite fait de se dire qu’on était aussi bien avec un bouquin à la main, au chaud dans le métro !

Qu’aucun·e ne se laisse démotiver !

Une amie, sur qui je teste toutes mes interventions, a réagi assez violemment à ma première version de l’atelier #1 Nouvelles Interactions : j’allais trop loin !
Comment pouvais-je demander aux collaborateur·rice·s

1. de tout remettre en question depuis leur éducation,
2. d’aller constamment contre ce qu’iels ont appris,
3. d’accepter de se battre contre elleux-mêmes finalement,
4. de se mettre en marge d’une société qu’iels ont mis une vie à intégrer ?

Euh non...tout le monde n’est pas militant, et puis qu’est-ce qu’il y aurait à y gagner ?!

Pourtant, je n’en démords pas.

OUI repenser l’éducation, les modèles, les repères, les principes, les croyances, les grandes vérités qui nous ont construit·e·s depuis toujours, c’est CHERCHER EN PERMANENCE L’ÉQUILIBRE ENTRE LES STÉRÉOTYPES ET LA RÉALITÉ.

OUI, questionner les nombreuses interactions qui nous ont façonné·e·s comme autant de conditionnements, de manipulation du réel, c’est perdre un peu pied. Ça donne le vertige. C’est CONTREBALANCER LES IDÉES REÇUES VERS L’ÉGALITÉ.

OUI, identifier, dénoncer et changer nos comportements, c’est PRENDRE LE RISQUE DE SE MOUILLER, DE JETER UN FROID ET PEUT-ÊTRE D’ATTRAPER MAL À LA GORGE.

Évidemment, notre instinct de protection nous impose de nous mettre à l’abri au creux de nos connaissances, de nos références et de nos vérités !

Pourtant, progressivement, nous pointons le bout de notre nez hors de la caverne, parce que l’humain est une bête curieuse qui s’émancipe de ses instincts et ne cesse d’évoluer.
Progressivement, nous commençons alors à maîtriser l’exercice d’équilibriste entre l’acquis et le vrai.

L’important, c’est d’accepter que nous sommes chacun·e et toustes, le fruit de nombreuses interactions mais que nous en sommes aussi une variable.
En changeant notre comportement, nous changeons l’impact qu’il a sur notre environnement.
En réfrénant nos réflexes, nous laissons à l’autre la place de nous surprendre et ensemble nous modifions la tournure d’une conversation, l’issue d’une interaction.

Parfois il fera froid, il fera nuit, il pleuvra.
D’autres fois, de vieux démons nous hanteront (je suis sûr·e qu’il va pleuvoir / là, c’est que de la montée / je ne suis pas habillé·e pour…).
Nous ferons alors le choix de prendre notre voiture, un uber ou le métro.
Alors, massé·e·s dans un confort aléatoire mais rassurant, ces moments nous paraîtront de plus en plus insupportables.
Des choses qu’on ne voyait plus nous sauteront aux yeux.
Des odeurs qu’on ne sentait plus nous donneront la nausée.
Des bruits qu’on n’entendait plus nous feront bondir de nervosité.

Progressivement, nous nous persuaderons que tous les désagréments de la bicyclette représentent finalement un moindre mal. Faire du vélo dans Paris deviendra facile, puis plus tard, agréable.
Et, même s’il y aura toujours des klaxons, des nids de poule, des flaques, des accrochages et des joutes verbales avec des automobilistes, des trottinetistes ou d’autres cyclistes persuadé·e·s d’avoir raison, un beau jour, nous nous entendrons à notre tour essayer de convaincre des proches, des collègues, des voisin·e·s des bienfaits du vélo !

S’émanciper du sexisme inconscient, c’est risquer de se perdre, d’arriver parfois en retard, mouillé·e, décoiffé·e...mais c’est surtout emprunter de nouvelles routes et découvrir de nouvelles richesses, explorer de nouvelles contrées - “tiens, une babka pour le goûter”, “tiens, un rayon de soleil de volé”, “tiens, un jardin partagé” - et surtout, surtout, surtout, commencer à goûter à la liberté.

👉🏼 Suivez la progression de l’égalité F✖️H via la Newsletter de Nouvelles Interactions

--

--

🚧 en cours de déconstruction. Engagée pour l’égalité F✖️H. Mobilisée contre les violences & les discriminations. Fondatrice de NouvellesInteractions.fr 💋

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
aurorecrn

🚧 en cours de déconstruction. Engagée pour l’égalité F✖️H. Mobilisée contre les violences & les discriminations. Fondatrice de NouvellesInteractions.fr 💋